STOKER
100 min
Réalisé par PARK Chan-Wook
Avec Mia Wasikowska, Matthew Goode, Nicole Kidman, Dermot Mulroney
Certains anniversaires laissent un goût doux-amer aux lèvres des jeunes filles ; ce jour-là, India Stoker apprend la mort de son père Richard, décédé dans un accident de voiture, et l\'existence de Charles, frère de Richard, seul rescapé de la catastrophe. À l\'amère douleur de la perte de ce père dont India, adolescente hypersensible et renfermée, partageait la passion cynégétique à l\'exclusion de toute autre, après un temps de méfiance au cours duquel elle observe cet inconnu comme une souris surveille un chat, va succéder la douceur d\'une rencontre avec cet oncle ironique et charmeur en qui elle veut voir l\'homme qui pourrait combler l\'absence de figure paternelle au sein du gynécée qu\'elle forme avec sa mère, Evelyn, dans la demeure patricienne qu\'elles occupent loin du monde et de ses vicissitudes. Oui, l\'oncle Charlie est un charmeur, un beau parleur, un séducteur, beau-père et amant idéal aux yeux des deux femmes esseulées au sein de l\'immense propriété et de ses jardins labyrinthiques ; c\'est aussi un protecteur qui n\'hésite pas à faire le coup de poing contre les camarades de classe d\'India qui lui auraient manqué de respect. L\'oncle Charlie est omniprésent, l\'oncle Charlie est fascinant. L\'oncle Charlie est inquiétant. Certaines homonymies sonnent comme des sirènes d\'alarmes aux oreilles des cinéphiles attentifs, et celle de « l\'oncle Charlie » avec le personnage que jouait Joseph Cotten dans un certain film d\'Hitchcock tinte comme un tocsin pour ceux qui auront reconnu dans les lignes qui précèdent le canevas de L\'Ombre d\'un doute. Admirateur déclaré de l\'œuvre du grand Alfred, Park Chan-wook, réalisateur coréen dont les opus tels que Old Boy, Lady Vengeance ou Thirst ont assis la réputation mondiale de maître du thriller horrifique, tourne le dos à l\'épouvante stylisée qui est sa marque de fabrique pour se concentrer sur un récit tenant autant du thriller psychologique que du récit initiatique, voire du conte de fée. Des règles du thriller il respecte les codes : tandis qu\'India, indice après indice, cherche à comprendre les motivations véritables qui conduisent Charlie à s\'installer chez elle, et que la tension monte au rythme des corps qui chutent ou disparaissent mystérieusement autour de lui, elle ne cesse de lutter contre la fascination teintée d\'érotisme que cet homme plus âgé exerce sur elle. De ce point de vue, on peut lire le film comme une métaphore cruelle du sentiment de fascination-répulsion que provoque en chacun de nous la découverte de la sexualité (symbolisée par Charlie) dans cet entre-deux de l\'existence qu\'on appelle l\'adolescence, et du désenchantement du passage à l\'âge adulte. Refusant tout naturalisme, Park Chan-wook met au service de cette fable tous ses talents de conteur visuel : en soulignant l\'apparente irréalité de cette vie en vase clos, de cette cage dorée aux décors somptueux et aux parcs bucoliques où la mère et la fille trainent leur spleen sous l\'œil narquois de l\'étrange étranger, il fait exploser la folie caché au fond de chaque personnage, jusqu\'à un crescendo final aux couleurs écarlates. Dans ce conte de fée intemporel et moderne, les marâtres sont moins des sorcières que des femmes délaissées, les chevaliers servants des psychopathes au sourire ultrabrite et les cendrillons des princesses qui rêvent davantage d\'ogres que de prince charmant.
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